Frédéric monte la pente régulièrement. Parti tôt ce matin, il a avancé en nocturne dans la partie monotone et connue dans la forêt, éclairé de sa puissante lampe frontale, puis continué par Sex Bornay. Il est maintenant 10 heures, il a dépassé le glacier de Soi, attaché les skis sur le sac, fixé les crampons sous les chaussures, sorti son piolet : après le passage un peu délicat de la rimaye, le cheminement devient plus facile. Il atteint le premier tiers du couloir de la Dent Jaune.

Tout se déroule selon son plan. Oh ! Il en a l’habitude, mais parfois les conditions sur le terrain ne collent plus avec celles données sur les sites de courses hivernales, ou par d’autres randonneurs un jour ou deux auparavant : une chute de neige et la couche a épaissi, ou sa consistance s’est modifiée. Frédéric le sait. Son expérience du domaine alpin remonte au début de son adolescence, aux premières courses avec l’AJ du CAS Monte Rosa, ajoutées à celles engrangées avec des copains choisis au fil des années. Et cet hiver, il flirte de temps à autre avec une course en solitaire …. Hier, sa maman lui ayant fait part de son inquiétude à ce sujet, il a tu qu’il partait seul ce matin… pour ne pas la tracasser inutilement, ça ne sert à rien, elle ne comprend pas que je ˝maîtrise˝…. Alors elle croit que Christian l’accompagne pour une autre course dans les Dents-du-Midi : il s’est volontairement voulu vague, quand même un peu honteux de son mensonge, arguant des conditions de neige à voir le matin même …

Le soleil commence à lécher les rochers à sa droite, pas encore suffisamment pour atteindre la neige du couloir et la ramollir. Il poursuit son effort. De temps à autre suce l’embout de son  » réservoir à thé « . Avant de quitter le glacier, il s’est un peu sustenté. Pas vraiment faim dans ce genre de course. L’effort, la tension…. Et la mémorisation des endroits dangereux à la descente… Un caillou saillant et couvert de neige se voit d’en dessous, mais pas toujours d’en dessus…

Aux deux tiers, le couloir s’élargit, puis se resserre avant de déboucher finalement sur le glacier de Plan-Névé. Il l’atteint vers 11 heures, d’un dernier coup de rein !

Bravo ! Tu y es ! Et en solitaire

Frédéric se sent un peu trop sûr de lui. Jusqu’à présent, tout lui a réussi dans ce sport. La technique, l’endurance, l’audace, oui, et ce dernier point se retrouve souvent chez les jeunes… Aucun problème de santé, on demande au corps, le corps doit répondre… une fois qu’on l’a dressé, il a compris et il accepte les sollicitations, même de plus en plus osées : alors, pourquoi ne pas continuer sur cette lancée ?

Il ôte le sac de son dos, en détache les skis, les plante dans la neige. Et s’offre un regard circulaire sur les montagnes reines, en cite mentalement quelques-unes: le Grand Combin, l’Aiguille Verte, les Drus et les autres…..Mais ne pas s’attarder, afin que la neige ne se transforme pas trop. Elle semble à point. Boit encore deux bonnes gorgées de son Camel Bag, grignote la moitié d’une barre énergétique, la fourre dans une poche de la veste enfilée pour la suite. Sort son téléphone portable du sac, le met dans une autre poche à hauteur de sa poitrine, y tâte de ce fait son MP3 écouté dans la forêt, l’y laisse. Une soudaine envie de lancer un coup de fil à sa maman… et puis, non, elle voudrait peut-être juste dire bonjour à Christian … Re-culpabilité.

Quelques photos du couloir vu d’en haut pour les montrer à ses copains… Range l’appareil.

Il chausse les skis, bloque les fixations pour la descente, enfile les gants, sac sur le dos : il est prêt. Il s’approche du rebord du couloir, l’évalue : d’ici, ça paraît quand même raide….. Un soupçon d’appréhension, mais cela, il l’a déjà connu avant des descentes pentues et inconnues, il ne laisse pas une seconde à l’esprit pour imaginer ce qui ne pourrait arriver : il domine, il est bon skieur, très bon skieur….

Allez, il se lance. Premier virage, second, c’est serré. Avant chaque changement de direction, il scrute la pente, estime sa largeur, mesure l’élan, parfois un deuxième virage s’enchaîne, un troisième, avant un bref arrêt pour évaluer la suite. Tout roule. Il ne pense plus à autre chose. Parfois l’étroitesse l’oblige à descendre en escaliers. Il pose alors bien les carres de ses skis, conscient que toute glissade, même courte, peut vite se révéler critique.

Il a atteint la partie plus large du couloir. Se repose quelques minutes. Boit un peu. Puis, ayant à l’esprit sa future réussite, il entame la suite. C’est à nouveau plus étroit. Et la neige assez dure et luisante par endroits. Pas encore atteinte par le soleil. Attention !

Un double virage, puis un troisième imprévu dans l’urgence, en raison d’une plaque gelée. En une fraction de seconde, son ski heurte une pierre invisible d’en haut, il perd l’équilibre, se plante la tête en bas, les skis écartés en V, la glissade commence, même pas le temps d’avoir peur, la vitesse augmente, il essaie en vain de maîtriser quelque chose… les skis, la direction …. mais sur une sorte de gouttière oblique, sa trajectoire l’emmène à droite du couloir, où saille un rocher très fin et pointu. Il a l’impression de s’y empaler la cuisse droite, ouf ! la glissade cesse… Tout s’est passé si vite ! Il n’entend que son cœur : toc, toc, toc, très fort dans la poitrine.… Il commande à son esprit de reprendre son calme. Celui-ci obtempère : examiner ma position, enlever un ski, l’autre, ne pas les laisser s’échapper dans la pente, me redresser. Il a déjà chuté une fois ou l’autre dans une pente raide par le passé, s’en est toujours sorti.  Parfois à l’aide du copain ! lui lance une voix à l’oreille, il l’a déjà chassée… Lui qui se réjouissait il y a peu qu’aucun autre randonneur ne soit visible, aimerait bien voir quelqu’un. Il essaie de prendre appui sur le ski d’en bas, pas possible sur la glace, et les jambes pareillement écartées…

En tournant la tête vers sa jambe droite, celle d’en haut, une tache rougeâtre sur son pantalon l’étonne, et simultanément il sent la chaleur d’un liquide… Bon sang ! Blessé à la cuisse ! Plus critique que je ne le pensais ! Il tente un mouvement de ce membre, une douleur fulgurante comme un coup de poignard , puis lancinante se manifeste juste là, sous le sang qui s’étale à vue d’œil. Il essaie d’atteindre de sa main l’endroit de la blessure, très haut, à l’intérieur de la cuisse, n’y arrive pas. Et au vu de la tache toujours plus étendue, il comprend d’un coup avec horreur …l’artère fémorale….

Il a suivi quelques cours sur les premiers soins en cas de blessure, ne peut plus ignorer la gravité de sa situation. Il va se vider littéralement en quelques minutes… Avec un vilain rictus, la Grande Faucheuse ricane déjà à ses oreilles : ah, ah, ah !

Désespoir. Fini, c’est fini. Il a perdu. Il va mourir, là, tout seul, comme un con, non ce n’est pas possible, il est trop jeune…. Les secours, qu’ils arrivent vite, il faut sortir le portable ! Mais ce sera de toute façon trop tard… Qu’ils puissent au moins retrouver mon corps!
Et puis non, samaman, il veut appeler sa maman, entendre sa voix, pardon, il l’aime, elle avait raison de s’inquiéter, il était trop téméraire, il va mourir seul, c’est urgent maman, j’ai peur de mourir…

Il avait 25 ans, le film de sa vie se rembobine à l’envers, il a 5 ans, il pleure, la voix de sa maman, qu’elle le console, qu’elle lui chuchote à l’oreille comme autrefois  ce n’est rien, Frédéric, un cauchemar, je suis là, tout va bien !

Il enlève son gant, fait glisser la fermeture-éclair de la poche, saisit fébrilement le natel, trop fébrilement, ce dernier lui échappe, entame une glissade de plus en rapide, éclate en geyser au contact d’une pierre, les morceaux disparaissent définitivement de sa vue après un petit ressaut : non, non! Même pas le temps d’exprimer sa rage, son désespoir, une sensation de grande lassitude… il tourne à nouveau la tête vers sa cuisse droite, la tache recouvre les deux tiers du pantalon !

Cette fois, il ne peut plus rien. Mourir là, seul, finir stupidement, comme l’ intrépide, trop sûr de lui qu’il était, il a compris, mais trop tard… La jeunesse, le corps qui obéit ne suffisent pas toujours à garantir la réussite d’une descente, d’une longue vie… La sienne va s’achever là, personne à ses côté, et sa maman ? en une fraction de seconde, imagine son téléphone à Christian à la fin de la journée : non, il n’était pas avec moi… Où ? Je ne sais pas, il ne me l’a pas dit.  L’inquiétude de sa maman, où chercher ? Qui alerter ? Pardon, maman ! Son esprit maintenant s’affaiblit aussi vite que le corps, les larmes coulent sur ses joues, il va mourir, il ne veut pas mourir seul, il veut entendre une voix, juste une voix …

Un éclair dans son cerveau : Le MP3 ! Avec difficulté, il l’extrait. Il ne doit pas le lâcher, celui-là. L’allume, place un écouteur sur son oreille à défaut d’avoir le temps de fixer les deux, presse sur la touche de sa chanson favorite du moment, « Teni bonu » d’I Muvrini.
« Teni bonu » = tiens bon ? Oui, il va tenir bon, encore quelques secondes

Et la musique résonne, la merveilleuse voix de Jean-François Bernardini s’élève, grandit. Son esprit à lui s’éloigne à toute vitesse… Alors, il ferme les yeux, ou plutôt ses yeux se ferment tout seuls, son esprit accompagne quelques secondes l’accordéon dont le soufflet est élargi, resserré, il voit son grand-père Henri faire de même avec son Fratelli Crosio noir lorsqu’il était enfant, lui aussi fermait aussi les yeux, à quoi pensait-il ? A la mort ?

Au moment où Jean-François Bernardini prononce un des rares mots corses qu’il comprend è i mamma… son âme s’envole en pensée avec sa maman à lui…. Il a juste le temps de lui offrir un sourire, la Camarde le lui fige sur les lèvres et le prend doucement dans ses bras, comme son enfant….

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