Sur la plus haute des branches d’un cerisier majestueux, habite un silence souverain.
Depuis belle lurette on y aperçoit un petit garçon grimper le long du tronc, s’asseoir au sommet en balançant les jambes avec enthousiasme. On le reconnait à ses bretelles bleuies et son pantalon dévoilant sur le devant deux genoux éphèbes, comme deux fenêtres sur sa peau.
Ce qu’il aime avant tout c’est plonger à travers un soupir silencieux et parcourir de ses œilletons vifs et vert-prairie, le mouvement des volatiles, des nuages, des plantes et le son de la canopée.

Le parfum des arbres lui met en mémoire les doigts agiles de sa grand-mère. Une femme aux longs cheveux blancs s’agite à remuer des pédoncules de cerises afin d’en concocter des tisanes. Il la revoit agenouillée, captivée par ces petits tas séchés, dressés sur un drap blanc.
A son insu, il l’observe et découvre l’âme d’une petite fille.
Les yeux de cette vieille femme reflètent la fleur de l’âge. Le départ du printemps et une vie drapée d’aventures ont paré les ondulations de sa peau de rivières dorées et de pétales irisés. Elles trament son visage d’une lumière majestueuse, comme l’éclat d’une racine fringante, elle l’apprivoise avec docilité et souplesse. Le petit garçon perçoit tout de même l’affliction de sa mamie. A l’intérieur de cette perle animée qu’est le cœur de sa grand-mère, se blottit l’image d’un admirateur disparu, une fois sa jeunesse passée. Il quitta sa grand-mère par crainte d’affronter sa propre image, une image d’un homme aux traits burinés.

Basile s’émerveille face à un duvet mousseux, une tendre veinure et une graminée inconnue.
Il plonge dans ce monde inconnu avec un regard amusé et content. Il apprécie la candeur de la vie chaque matin. Il se joue de l’impermanance du temps, des choses et des êtres.
Pourtant les anthropiens snobent ces minuscules vétilles dans leur affolement à vivre et exister dans ce monde. Voient-ils l’escargot galopant sur les trottoirs?
Les heures s’égrainent à une cadence infernale, bousculées par l’ardeur des hommes à créer et produire en permanence. Les philanthropes se dissimulent dans les rangs et fredonnent des airs contraires à leur éthique.

Assis sur une branche, Basile fuit la frénésie des consommateurs et leur bourdonnement incessant. La manche de son pull fourrée sous le nez, il respire la mémoire de son père et s’entortille d’un souvenir. Oui, rien qu’un souvenir, car le pluriel ne vaut rien à l’homme. C’est au singulier qu’il se déguste. Et avec parcimonie.
Ensemble, ils étudiaient d’innombrables angles des pierres aussi ému l’un que l’autre par une quiétude gracieuse. Le père s’amusait de voir son fils si dévoué, hésitant sur la qualification d’un spécimen. Tout au fond de lui germait une sensibilité infinie.

Soudain, dans la calebasse de Basile, les mots se bousculent au portillon.

Il imagine le temps semant des accords au gré d’une portée aventurière. Ses pensées balbutient des rythmes embrumés par la force du silence. Il se surprend à imaginer les occupations des passants. Ce gros personnage, est-il berger ou se lisse t’il les poils de la moustache dans un tribunal? Et cette ravissante jeune fille, est-elle architecte ou aviateur?

Il se surprend à rire de bon plaisir et à se jouer de l’humour de tout. Vivre légèrement.
Heureux auprès de son arbre et d’Elle, Elle, une muse aux quatre longs filaments, il savoure cette aubaine.

Englouti par la beauté du chant d’un cours d’eau, par la grâce d’une mouche clairvoyante et astucieuse, chaque pas l’escorte et le fortifie. Au sommet de ses rêveries, époumoné, le garçonnet est saisi d’un fou-rire perlé d’innocence. Il se rit de lui-même et ouvre avec fougue la carte géographique d’un changement, tout en se tortillant sur une pyramidale appréhension: l’impénétrable désordre d’une habitude se fond dans l’impermance du temps.

Enfin, il comprend et c’est avec une cadence fragile que le temps pétille sur les ailes d’une saveur infinie. Son apparence sème des pirouettes volages et affriolantes au creux de l’ossature d’un intervalle. L’essentiel de ce silence s’envole, berçant son âme de nature gourmande et bouillonnante d’éclats.

Une pensée nouvelle habille le plissement de sa paupière.
Enivré par le privilège de l’instant, un rêve se dessine sur les couleurs d’une liberté récoltée avec soin. Il rêve d’Elle et de ses harmonies, Elle est belle, comme le vent, comme l’eau, comme Elle est. La lune venue, la rondeur de ses vibrations s’estompe sur un air chevalier. Sur son corps comme des proses, des sons, des proses de sons, des sons comme de la prose sur son corps.

Un renversement infini module ces variations soulevant un fracas de frissons et de poésie.
Elle, Elle vit immobile, déployant toute une imagination pour se rendre vivante. Elle se souhaite d’être l’unique plaisir de ses essais. Les phalanges autour de sa taille et la structure de ses courbes en éruption font que s’emmêlent deux inspirations fougueuses.

C’est au travers de courbes littéraires que Basile l’a rencontrée s’ensoleillant de chaque mot parcouru. Il aime prendre le temps de savourer son parfum jusqu’à la lie. Rêver, vagabonder, humer la spirale de l’espace avec addiction et lenteur.

Il se replonge dans l’écriture de son roman semant des boules de mots, le cœur en bandouillère, les cheveux ébouriffés et les pédales accrochées à ses semelles. Une ribambelle de soleil déferle sur ses joues et émoustille l’âme de Basile.

Dans un silence absolu, l’esprit démêlé et le sourire complice, il l’accompagne, Elle, attachée sur son dos, lui bravant les altérations de la vie, Elle, sa contrebasse, sur les spirales d’un voyage, en perpétuel mouvement.

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