Une courte nouvelle philosophique
C’est quoi ces histoires – de fleurs, de saisons 
D’oiseaux bizarres – qui viennent et qui vont ? 
Ce sont des détours – c’est pour que tu comprennes 
Que je m’accroche – aux choses qui reviennent.  – Francis Cabrel

I
J’ai l’impression de refaire un rêve pour la millième fois… J’entends à nouveau ce silence si particulier, je sens ces parfums si familiers ; comme revenu d’un long voyage, je revois ces formes, ces normes, ces ormes, je retrouve un vieux quotidien abandonné. Je revois mon rêve, je revois ma vie. J’en avais envie.

J’ai l’impression de refaire un rêve pour la millième fois… J’entends à nouveau ce silence si particulier, je sens ces parfums si familiers ; comme revenu d’un long voyage, je revois ces formes, ces normes, ces ormes, je retrouve un vieux quotidien abandonné. Je revois mon rêve, je revois ma vie. J’en avais envie.

Longtemps parti, longtemps replié, me revoilà vers toi ! L’existence est ainsi faite que nous nous laissons guider par le vent du présent, sans pour autant regarder autour de soi. Les yeux clos, nous nous rappelons à l’envi tantôt nos souvenirs heureux, tantôt nos regrets et nos remords ; ou alors nous nous risquons à observer ce à quoi le futur pourrait ressembler. Et l’instant présent, dans tout ça ? On ne le remarque pas, bien trop lâches pour se confronter à la réalité. J’ai attendu bien trop longtemps avant de revenir dans cette partie de ma vie, occupé par des affaires qui me semblent maintenant de bien piètre importance. Pardonne-moi ! De plus, au lieu de réaliser nos envies, nous nous languissons en solitaire en remettant cela à plus tard. Quel gâchis.

Si je suis revenu, c’est pour retrouver des êtres chers, mais aussi pour m’imprégner de ces lieux que j’ai habité et qui m’habitent depuis. Bonjour ruisseau ! Bonjour ruelle ! Quelle émotion ! J’ai l’impression que je vous ai quittés hier… Comment vous portez-vous ? Je ne vous ai surement pas manqué, mais vous m’avez manqué. Le quotidien, la routine ont leur charme une fois disparus. La monotonie laisse ses marques quand ce qu’on croyait être son seul ton s’est tu.

Il suffit de s’accoutumer à des endroits pour qu’ils restent dans votre mémoire pour toujours.

Pas une nuit se passe sans que je repense à ces terres que j’ai délaissées, que j’ai connues peut-être par hasard mais abandonnées en toute connaissance de cause. Quand on quitte un lieu après y avoir installé un train de vie, il prend alors une ampleur considérable dans la partie émotionnelle. Ainsi, le cœur se souvient. L’esprit se rappelle.

Les personnes rencontrées là-bas hantent nos pensées et y créent de mesquines illusions.

L’homme ne se rend compte que de très peu de choses ! C’est souvent lors de la perte d’une possession que l’on distingue sa valeur. Et n’ayant occupé son esprit qu’avec l’objet d’une quête, l’on n’y accorde que de l’ennui, de la lassitude une fois l’objet en question acquis, et déjà notre espérance s’est trouvé une autre fin ! Maudit esprit humain, maudite médiocrité de notre condition ! Comment se fait-il que je n’ouvre les yeux qu’à présent ? Pourquoi ai-je attendu si longtemps pour vivre l’instant ?

II
Je me souviens.

C’était un soir d’été, un de ces soirs qui vous empoignent le cœur votre vie durant, mais dont on ne remarque pas la portée au moment où on les vit. Un léger vent chatouillait la ville dans laquelle je marchais d’un pas ferme ; plus ferme que mon esprit, en tout cas. Mille pensées l’occupaient, mon esprit, mais à force de s’embrouiller et de tourner en rond, il perdait l’essentiel.

La nuit n’était pas encore tombée. Il régnait dans l’atmosphère seulement ce souffle puissant des soirées du sud, des crépuscules spectaculaires. S’il est un moment dans la journée où le soleil semble comprendre votre cœur et y étendre ses rayons, c’est bien cette heure-ci.

Tu étais là à m’attendre avec ton petit sac à dos.

Parfois la vue d’une personne entraîne à la fois jubilation et crainte. Crainte de ne pas être à la hauteur. Crainte de ne pas suffisamment apprécier l’instant. Crainte d’être séparés. Séparés.

Oh, ça je le savais, que ce moment allait être le dernier. Le lendemain même, un train me ramènerait là où désormais plus rien n’avait d’importance.

Rien ne sert de mentir. Le fil des circonstances modifie considérablement notre vision des choses ; rien ne possède réellement de valeur objective, immuable. Tout est question de point de vue dans la raison et la passion humaines. L’âme, quant à elle, choisit sans doute un organe où habiter et, à ce moment-là, l’hôte de la mienne était indiscutablement mon cœur. Si, bercé par la routine, on établit des principes, des projets raisonnables quoique peu séduisants, des visions à long terme, ce n’est que la résultante logique de son illusion, de sa croyance.

Or sur cette rue, devant toi, ton sac à dos, tes cheveux et ta cigarette, ces considérations étaient enfouies bien au fond de ma mémoire et j’aurais voulu alors que mes yeux, mon cœur et mon esprit ne fissent plus qu’un, qu’ils formassent un organe percepteur d’absolu, d’infini, de bonheur indiscutable.

L’infini est avant tout constitué d’infime.

Car comment entrevoir le bonheur s’il n’est que passager ? Comment imaginer d’être heureux si ce n’est que de façon éphémère, de telle sorte que ce bonheur changera, qu’il sera mort à un moment donné ? Comment se présenter une once de bonheur si ensuite l’on prend un train pour rejoindre son train-train ? En se concentrant sur un détail.

En oubliant.

En oubliant tout le reste, tout ce qui coûte à cette dégustation de vie et qui ne nous est de plus aucune utilité.

J’oubliai donc.

Et je me concentrai sur notre discussion, quoiqu’elle m’intéressât beaucoup moins que tes yeux malicieux, pleins de curiosité, tendresse et assurance ravageuses.

Tes yeux allaient devenir causes des larmes de mes yeux.

La soirée qui suivit n’a guère d’importance ; ce qui en ressort réside dans toute ta splendeur et dans toute l’intensité avec laquelle tu me manques.

III
J’ai pris mon train.

Les questions les plus cruelles venaient me voir. La plus cruelle : « pourquoi ? » Oh, et puis pourquoi vouloir toujours savoir pourquoi…

De paysage en paysage, des larmes coulaient sur mon visage et j’essayais de me persuader que la vie allait reprendre son cours, que les épreuves difficiles sont là pour contraster avec les moments joyeux, voire pour les rendre possibles ; mais, quoi qu’on pense, il reste cette boule collante au milieu du corps qui résiste à toute tentative d’extraction, et le cœur a ses saisons que la raison ne connait point. L’automne, l’hiver et l’été, les saisons intellectuelles, sont bien trop peu précises pour définir cette saison-là.

Durant mon trajet, la neige céda peu à peu à la pluie et le soleil apparut sur son char juste avant le terminus. En somme, le monde avait déjà tenté de me faire tomber dans son illusion.

Je n’avais jamais été aussi malheureux ; et, bien qu’un maigre espoir me parût probable, tes yeux, mon unique souvenir, incarnaient une éternité qui appartenait au passé.

J’attendis pendant des mois un signe, une trace de toi, mais continuellement s’effaçait de mon esprit ton visage ; seuls tes yeux demeuraient, tels des soleils, des citrons, des cercles infernalement obsessionnels.

Le soleil qui jadis, éclatant, brillait, me brûlait. Je comprenais Catulle.

IV
Ton regard…

Un mois plus tôt, une semaine avant l’épisode flou du sac à dos, nous étions un groupe de personnes d’âge divers à manger des olives et des fromages dans un restaurant grec du centreville. Tu étais assise à ma gauche et buvais un verre de vin. « Οἶνον βούλομαι» disais-je. Quel ridicule !

Mais cette soirée, qui fut une vie entière écoulée en quelques secondes, donna naissance à une étrange rareté : l’harmonie hellène, le feu des passions réunies. Plus j’y pense, et plus j’ai la conviction que nous nous trouvions sur une sorte d’Olympe. Libérés de tout préjugé, nous voguions sur l’océan de l’amitié, qui englobait différentes amours et les surpassait par sa qualité supérieure. Nous mangions, buvions, riions, nous apprécions les uns les autres. Nous partagions des joies communes, vivions enfin l’insouciance, nous préoccupions que de nousmêmes et de ce qu’il y avait sur la table. Ce genre de symbioses n’arrivent vraisemblablement que très peu de fois dans une vie. Or rien que pour cela, elle vaut la peine d’être vécue.

L’aurore n’avait alors plus aucun sens.

Et tu m’as regardé de tes yeux inhumains.

Ce fut le plus beau moment de ma vie ; un moment d’absolu, de perfection, une part de plein bonheur. Seulement ce fut et ce n’est plus.

V
Ce n’était déjà plus.

La vie reprit son cours sans que je n’y fisse finalement attention.

L’être humain finit toujours pas se trouver de petits bonheurs. Et les jours avancent, la nostalgie et l’appréciation du moment s’alternent, on y trouve son compte. Cependant, à un moment donné, la maladie du retour est si forte qu’elle en impose un.

Je me dis que si les voyages dans le temps ne sont possibles que dans les rêves, les voyages dans l’espace offrent souvent les mêmes avantages. Je fis mes valises et montai dans mon dirigeable, mon seul bébé.

VI
Mon dirigeable.

Rien ne me fait plus rêver que les « vaisseaux du ciel ». Je ne sais pas trop pourquoi. Il faut bien avoir des préférences, se construire une originalité. En tout cas, ces engins ont ceci de spectaculaire qu’ils volent sans faire de bruit en pouvant rester dans l’air durant de très longues périodes, et en ayant la possibilité de transporter des charges très lourdes. Cette caractéristique ne m’est guère utile ; je la vante néanmoins. Ce qui surtout me fascine, il est vrai, c’est ma chance d’en posséder un, et de le manœuvrer moi-même. Quelle joie que de survoler la planète dans son énorme paquebot céleste, après avoir enfilé des lunettes d’explorateur, et de se prendre pour un courant. S’installent l’impression de quitter le monde sensible, de ne plus avoir de destin si ce n’est un continu élan. Les dirigeables, c’est la liberté.

Je n’ai recours à la liberté que pour les grandes occasions ; c’en était une.

VII
Ô liberté, ta moelle est pure car rare…

Je procédais donc à un retour en zeppelin. La nostalgie, qui signifie maladie du retour, se soigne par la liberté du retour.

Ce qu’il y a de plaisant également dans les voyages en aérostats, c’est qu’il fait toujours très beau temps, un vol n’étant pas recommandé quand la météo est défavorable. Quand on voyage à travers l’éther, il est agréable de sentir les chaleurs solaires aborder sa peau.

Imaginez-vous les effets qu’a une planète si éloignée sur notre vie.

A travers les nuées, j’appréhendai mon arrivée en cette terre sœur, à laquelle on peut aussi bien appartenir par les racines du corps que par celles du cœur. Réjouissance et angoisse mesurée composaient mes préoccupations, et je me demandais si, une fois arrivé là-bas, mes souvenirs s’avèreraient faussés par quelque idéalisation, si le monde que je croyais y avoir laissé n’avait en réalité jamais existé, et à quelle mesure celui-ci s’était modifié depuis mon départ.

Peu avant vingt-deux heures, j’atterris au milieu de la place centrale, non sans discrétion. Personne n’était en vue. Je désirais m’imprégner derechef de cet endroit si magique, surtout la nuit. La cathédrale était restée à son poste, fière et grave dans toute sa majesté ; l’air était aussi pur que lors de mon départ ; les mêmes lumières éclairaient les mêmes ruelles, et ce fut une situation où je me dis que, malgré la toute-puissance du devenir, il est certaines choses qui demeurent de manière intemporelle – des images qui restent gravées dans votre âme à jamais, telles ces lueurs qu’il me semblait avoir laissées exactement dans le même état. Et c’est dans ces lumières nocturnes que je redécouvris pour la première fois depuis six mois tes magnifiques yeux qui m’avaient valu tant de larmes. Un tel liquide n’était plus nécessaire, mais je ne résistai cependant pas à la concrétisation de mon bonheur. Enfin, depuis si longtemps, je pleurai de joie.

Je ne fis pas long à remonter dans mon véhicule pour rejoindre mon ancienne maison, où le retour d’une vie m’apparut comme un monstre surgissant d’un rêve que je refaisais pour la millième fois…

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