La falaise, c’était notre cachette. Le symbole de notre liberté. Un jardin secret vertical à l’abri au-dessus des autres. Et assez éloigné des hommes pour être confortable. L’endroit où Richard et moi, on se sentait bien. C’est là qu’on se disait nos peurs, nos inavouables secrets, nos espoirs dérisoires. C’est là qu’on refaisait le monde. Un monde littéralement à nos pieds, en contrebas. Minuscule et insignifiant. C’est là qu’on rêvait. Qu’on pouvait respirer. De là-haut, c’est à peine si on entendait le bruit du village. La falaise nous protégeait.

Avec Richard, dès qu’on pouvait, on s’échappait. Après l’école les élèves pouvaient demander à sortir de l’enceinte surveillée. Pendant une heure et quart… Et tous les jours, entre deux sonneries, Richard et moi, on filait vers la falaise. Un coin de nature vierge au-dessus du village. Un labyrinthe d’éboulis, de forêts et de façades abruptes. On a mis des années à l’explorer. Au début, impressionnés, on se contentait de suivre les sentiers. D’abord en contrebas. Puis toujours plus loin. Mais très vite on s’en est affranchi: les chemins tout tracés ne nous suffisaient plus. La falaise avait mieux à offrir. On s’est mis à l’escalader… N’importe comment. Toujours plus haut. Toujours plus dangereusement. Combien de fois on s’est retrouvé bloqué? Et combien de fois on s’est dit qu’on ne parviendrait pas à redescendre? Qu’on passerait la nuit là et que quelqu’un viendrait nous chercher… Reste qu’à affronter nos peurs, nos vertiges et à les dépasser, avec Richard, petit à petit, on s’élevait. Au sens figuré, vous comprenez? Et un beau jour – après six ans – on est arrivé au sommet… Je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais vingt ans. Le temps de l’internat touchait à sa fin. Et avec lui -je ne le savais pas encore – le temps du… Le temps du bonheur…

Émerveillés, on s’est assis tout contre le précipice. En silence. Et c’est là, après un long moment, que Richard me l’a dit… Ce jour-là… Assis au sommet de la paroi: tu sais, à quarante ans on sera des vieux cons. On peut très bien décider de se foutre en l’air avant qu’il ne soit trop tard… Et sans qu’on ait eu besoin d’en parler davantage, tous les deux on savait parfaitement comment on s’y serait pris. C’était évident…

Richard avait raison. Nul besoin d’être suicidaire pour se donner ta mort. Vous y avez déjà pensé? On peut très bien faire un suicide de raison. Quelque chose de froid et d’intellectuel. Pas la conséquence de la souffrance ou du désespoir. Pas la quête d’une délivrance. Non! Quelque chose de distingué. Un choix… Quelque chose de prévu de  longue date. Un acte moral… L’idée m’a séduit. Immédiatement. Et j’ai dit oui. Puis on est resté là, à rêver…

Une semaine plus tard Richard m’a glissé un billet: trois heures du matin, là-haut. Et il y avait aussi une date… Celle d’aujourd’hui… Il avait fait des calculs. La moyenne de nos jours de naissance, plus quarante ans. À l’heure près… J’ai répondu que ce calcul était injuste. Comme Richard était un peu plus jeune que moi, il était perdant de quelques mois… Il n’était pas sans le savoir. Beau joueur, il m’a répondu que ça
n’avait pas d’importance. Qu’on s’en tiendrait à ça. Que si on voulait le faire en même temps – et il avait insisté sur cette nécessité – il n’y avait aucune autre option. Et dans le silence de la salle d’étude, au milieu de soixante-deux étudiants et d’un surveillant, on s’est souri discrètement. Fiers et dignes. Le pacte était scellé. Le rendez-vous pris. Dans vingt ans et des poussières… Ça semblait loin.

Je n’y ai pensé que bien plus tard: dans l’expression se donner la mort, il y a l’idée de s’offrir quelque chose. L’idée que la mort, on s’en fait cadeau. Je trouve ça beau. Simplement. Et la beauté, ça me connaît… Je suis un homme de goût. D’ailleurs, que reste-t-il à l’homme s’il ne sait pas s’orienter vers le beau? C’est sa seule boussole. L’homme est esthète ou l’homme n’est pas. Voilà tout.

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