Je pousse ma bécane jusqu’au bout de l’allée, vaine tentative d’épargner le sommeil de mes braves voisins. Mais las, immanquablement, son bruit de casserole réveillera le quartier, sitôtt que je l’aurai enfourchée.

Il y a quelques minutes, les chauves-souris ont disparu dans leurs antres. Les oiseaux sont déjà repartis pour le sud. Tout se tait encore. La nature hésite entre deux journées, entre deux saisons. Tout retient son souffle.

Je rejoins la grand-rue. Le chant de ma carlingue semble soudain dérisoire. Je file le long des embouteillages. Dans leurs coques de métal, certains grognent dans leur portable, d’autres sirotent un café tiédasse. La plupart attendent impassible que leur prédécesseur avance. Je bifurque vers le parc. L’air redevient respirable et léger.

Le vent frais pénètre mon blouson. Je sens mes cheveux patiemment coiffés il y a quelques minutes à peine s’ébouriffer à la bise matinale.

La boulangerie. Un instant, l’odeur des croissants titille mes narines. Et je suis déjà loin. Je vole à travers la ville. Je connais mon chemin. Aucun nid de poule ne m’est inconnu. Chaque ruelle m’a révélé ses secrets.

Les pavés. Et le boucan redouble. Dans mon dos, mon sac tressaute en rythme. Des générations se sont succédé sur ce sol. Je suis le maillon d’une chaîne. Et ma chaîne à moi participe maladroitement à cette symphonie.

Les montagnes. Déjà poudrées de sucre glace en ce début d’automne. Promesses d’un hiver qui ne saurait tarder.

J’enjambe le Rhône d’un coup de pédalier. Aujourd’hui il emmène vers la mer des eaux sereines parées de reflets turquoise. Mais qui sait, demain, ça sera un flot brun, épais et tumultueux qui descendra vers le sud.

Je le remonte un temps en direction de sa source. Un voile de brume, fausse pudeur, le recouvre. Il se pare de ouate pour mieux se faire aimer.

Puis, à regret, je bifurque et quitte sa berge. Je débouche sur le parking. Un slalom de coupe digue d’une coupe d’une monde entre les guimbardes de mes collègues. Je freine. Je descends. Pourquoi cadenacer ? Qui volerait ce vestige ? Transie et hirsute, j’entre dans la moiteur du bureau. Reine, je reconquiers mon royaume chaque matin dans cet envol vers une journée de travail. Et si je fais parfois sourire en coin mes collaborateurs, je sens dans leurs rires un soupçon d’envie.

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