Le professeur De Zordo enfonça sa main dans une poche et en extirpa un mouchoir immaculé. Méticuleusement, il s’essuya le front. Quelques gouttes de sueur salée avaient roulé le long des rides oblongues pour s’accumuler dans le filet hirsute et gris de ses sourcils. Juste après la consultation de Madame Curtis il avait enclenché le ventilateur et s’était assoupi dans le fauteuil de cuir bordeaux et craquelé réservé à ses patients, bercé par le grésillement de l’hélice. Bien que somnolant il était demeuré suffisamment conscient pour suivre le fil de ses pensées mais sans pour autant pouvoir les diriger. En spectateur contemplatif le professeur avait suivi le film que lui présentait depuis l’intérieur un scénariste d’avant-garde : une fiction aux accents prophétiques, l’histoire étrangement contée au futur conditionnel de la fulgurante ascension, de la chute et de la réhabilitation posthume du juif Edelstein. Dans le noir précédant la p rojection quelqu’un lui avait murmuré qu’au nom des circonstances historiques il valait mieux afin d’être crédible et cohérent prononcer ce patronyme à la façon américaine plutôt qu’à la manière allemande. Puis insensiblement le bruissement des pales du ventilateur s’était mué en celui d’un projecteur super-8. Noir et blanc. Un jour, il faudra bien regarder les choses en face. Un jour, ça ne serait pas avant longtemps, un politicien courageux, Edelstein, ouvrirait enfin les yeux : il annoncerait dans une tribune que l’on se devait de prendre le contrôle de la croissance de la population. Puis sommé par la presse locale de préciser sa pensée il se trouverait dans l’obligation de proposer de réguler soit le nombres de naissances soit le nombre morts soit les deux. Devant cette problématique spinescente et depuis trop longtemps laissée pour compte, un scandale éclaterait attisé par les contributions polarisées des intellectuels du mo nde entier. Son ego bouffi par l’écho global Edelstein pousserait alors plus loin son raisonnement : pour parachever son dessein il s’autoproclamerait démophilosophe et postulerait une nouvelle et pompeuse morale solidement étayée par les courbes éloquentes et concaves d’innombrables graphiques. Et toutes ressembleraient étrangement à celle que l’on trouve dans les manuels d’économie politique dans le chapitre traitant de la théorie de l’équilibre partiel entre l’offre et la demande. Ensuite viendrait l’inévitable dérapage : lors d’un talk-show mondialement diffusé et traduit en toutes les langues il déclarerait que toutes engences confondues la valeur d’un individu était inéluctablement proportionnelle au degré par lequel l’espèce qu’il représentait était sujette à l’extinction. Pour étayer son propos il produirait alors une formule à trois variables intégrant par une simple multiplication la valeur relative des espèces à comparer ( Vr ), le degré de leur extinction ( ∂E ) mesuré sur une échelle de 1 à 9 et l’inverse de leur population approximative ( Pop ) : « Vr = ∂E . 1 / Pop ». Puis en insistant lourdement sur le fait qu’il utilisait là les toutes dernières données de la biologie démographique il démontrerait par un rapide calcul et à titre d’exemple que le rapport numérique que l’on pouvait mettre en évidence entre la cotation d’un tigre du Bengale et celle d’un être humain s’exprimait pas un facteur de dix-millions-quatre-cent-septante-deux-mille-trois-cent-treize et des poussières. Un mathématicien invité et visiblement mis à mal par la présence des caméras et par la conscience lancinante de se trouver exposé à une audience globale tenterait maladroitement d’opposer que le fait de multiplier l’inverse de la population par le degré d’extinction était une maladresse grossière. La formule, i nexacte puisque le degré d’extinction était par définition fonction du nombre d’individus, était fallacieuse et que par conséquent son utilisation décuplant frauduleusement les résultats en faveur du discours d’Edelstein était plus que contestable. L’ignorant avec dédain Edelstein reformulerait alors plus concisément et de manière volontairement plus choquante la conclusion qu’il avait cherché à illustrer par son l’exemple pour ceux qui n’auraient toujours pas compris : « Face à celle d’une animal sauvage dont l’espèce est en danger la vie d’un enfant, la vie de votre enfant ne vaut rien. » Devant les journalistes médusés il se lèverait en tremblant de colère. Puis avec de grands gestes il ajouterait en criant porté par une clairvoyance chamanique, les yeux injectés de convictions toutes rouges : « Ne comprenez-vous donc pas que sous le joug infâme d’une déflation inique et avilissante la valeur humaine – notre valeur ! – n’a jamais cessé de chuter depuis le début de l’ère industrielle ? Nous nous devons d’enrayer cette dépréciation ! Elle nous insulte ! Nous devons en finir car elle nous déshonore ! Et nous allons nous donner les moyens moraux pour y parvenir ! Il est grand temps de faire le ménage. » Puis comme si cela n’eût pas suffit il dirait que selon ses dernières recherches il s’avérait que le meilleur moyen pour contrôler la démographie humaine consistait à réguler le nombre des morts plutôt que celui des naissances. Du fait que la conception des enfants se situait presque toujours dans le cadre de la cellule familiale et dans le souci altruiste d’impliquer le moins de personnes possible il était nettement préférable d’agir sur les décès. En outre cela aurait l’avantage considérable de n’impliquer dans la plupart des cas qu’une seule personne à la fois et d’éviter aux concernés les frais du planning familial et ceux exorbitants et portés à bout de bras par les économies essoufflées liés à l’exploitation inutile des gériatries et des soins palliatifs. Evidemment Edelstein serait immédiatement déchu de ses fonctions et poursuivi jusque dans sa vie privée. Brisé et menacé de mort par tous les intégrismes il se retirerait pour coucher sur le papier ses théories révolutionnaires avant de se rendre compte que des belles idées pures et intègres de sa jeunesse ne restait que la poussière qu’il avait toute sa vie durant balayé sous les tapis rouges des réceptions pour ne pas devoir les voir crever, les foulant de ses propres pieds en compagnie des riches et des puissants. Mais forcément arriverait un jour où des mesures devraient être prises. Puis arriverait un jour encore plus lointain où devant l’évidence devenue crasse les gens se mettraient à voter massivement pour les partis émergents qui auraient repris non sans les avoir mo difiées pour servir leurs propres intérêts les idées désormais présentées comme visionnaires d’Edelstein. Fade to black. Le professeur De Zordo fourra le mouchoir dans sa poche et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur l’allée. Au-dessus un groupe d’oiseaux en vol stationnaire se pavanait dans ciel gris. Ils semblaient attendre, suspendus à des fils. Il murmura : « Edelstein, pierre précieuse… » Pour le professeur l’optique d’Edelstein manquait singulièrement d’envergure : le point de vue économique, en commettant la grossièreté de ne prendre en considération que les intérêts directs et matériels de l’humanité, ne pouvait être qu’un leurre. Agir sur la vie et la mort d’aucuns afin de pourvoir au confort – car s’était bien de cela qu’il s’agissait – des autres, c’était vulgaire. Pour que la chose soit belle, se disait-il, il aurait fallu que le cheminement soit totalement désintéressé. Pour que la chose soit belle, il aurait fallu une meilleure raison. Une raison supérieure. Une raison par-delà l’homme. Il leva les yeux. « Tiens, le vol des oiseaux, par exemple… » Puis il contempla le problème depuis la position éclairée du médecin qui se serait mis au chevet d’un organisme malade. De ce point de vue chaque animal humain était comme une partie sur laquelle le corps – la biosphère – avait perdu tout contrôle. Une partie renégate, une zone franche, soustraite aux lois en vigueur, aux lois supérieures, aux lois naturelles : une cellule tumorale. Par jeu le professeur De Zordo poussa l’analogie. Pour qu’une cellule devienne insoumise, il fallait qu’à un moment se produise une erreur. Dans la génétique et la médecine on appelait cette erreur une mutation. L’émergence de la conscience relevait manifestement de ce type d’erreur. Une bévue absolue, funeste et incompréhensible. Une erreur pensante : l’homme. Une verrue pré somptueuse. Pour le professeur De Zordo la conscience avait brouillé l’instinct et enrayé, heureusement seulement temporairement, l’ordre impeccable des lois naturelles. L’homme, pensa-t-il, est comme cette tumeur qui aurait la prétention de savoir édicter les règles selon lesquelles le corps dont elle se nourrit doit se comporter. Quelle vanité de vouloir substituer le maladroit et consensuel bricolage sémantique de la morale – fût-ce la meilleure combinaison de toutes les morales – à l’élégance inaliénable des lois naturelles. « La conscience est cancérigène » se dit-il finalement. Et comme Edelstein, bien que le cheminement fût différent, il parvenait invariablement à cette même conclusion : par un moyen ou par un autre la population humaine devrait tôt ou tard être à nouveau régulée. Et que pour cela tous les principes moraux devaient être fondamentalement modifiés avait force d’évidence. Malgré sa vision pureme nt anthropocentrique Edelstein avait vu juste. Selon le professeur pourtant il fallait aller plus loin : la plupart des préceptes moraux devaient être abolis. Pour survivre à elle-même l’humanité était condamnée à redevenir immorale. Et devant l’horreur de cette assertion, au vu de la lourdeur de la tâche et de sa complexité, le professeur De Zordo pour la première fois de sa vie sentit dans son coeur l’altière résignation de l’homme devenu vieillard. L’hélice légèrement voilée du ventilateur transmettait au crépitement continu qui en parvenait une modulation d’amplitude sinusoïdale, battant la cadence d’unités de temps qui se précipitaient, aléatoires et régulières, dans le néant. Imperceptiblement dans le grenat accablé du fauteuil se fendillait une nouvelle gerçure jaunâtre. Oui, un jour il faudra bien finir par regarder les choses en face.

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