Dans l’ombre de l’immense cèdre qui marquait l’entrée principale du domaine de l’asile, appuyés contre le mur qui en délimitait l’étendue, se trouvaient trois bancs, côte à côte. Invariablement, tous les jours, on pouvait y observer ce qui ressemblait singulièrement aux préparatifs d’une course de machines orthopédiques. Tels les pions croulants d’une partie d’échec qui n’avait jamais commencé, alignés de front et scrutant vaguement dans la même direction, différents types de pensionnaires fanés occupaient l’espace
obombré que prodiguait l’arbre centenaire: d’aucuns posés sur les banquettes avec à leur portée inmédiate un déambulateur placé comme une figure de proue, devant; d’autres parqués dans des chaises roulantes, dont la poupe faisait scrupuleusement face au mur, derrière. De temps en temps une infirmière apparaissait et passait rapidement vers l’un ou l’autre, comme pour vérifier la pression des pneus ou le niveau d’huile, puis s’en allait. En s’arrêtant plus longtemps, un observateur patient aurait pu constater que parfois les vétérans se passaient des relais et que plus rarement, sous l’autorité affable du personnel soignant, l’un des coureurs était relevé et remplacé, contre son gré et dans de vaines protestations, par un autre.

Ce jour-là, le peloton ne se composait que d’un homme cabochard d’une soixantaine d’années, assez élégamment vêtu d’un peignoir, et de trois femmes, uniment ridées, qui depuis beau temps avaient cessées d’être coquettes : deux d’entre elles ne se teignaient même plus les cheveux. Sans doute s’agissait-il là de l’échantillon le moins abîmé que pouvait produire l’asile par cette période de grande chaleur. Pour la plupart, les patients suffoquaient dans leurs chambres, incapables de réguler efficacement la température de leurs corps décatis, abrutis par l’effet sédatif d’une accablante fièvre exogène. Mais, étrangement, des quatre personnes qui peuplaient ce jour-là les banquettes, aucune ne manifestait ces symptômes. Leurs corps étaient secs, comme fraichernent talqués, et l’on ne pouvait y déceler la moindre trace de sueur. Le hasard avait bien fait les choses : si, pris au jeu du consultant vétilleux, un brillant étudiant en marketing eût pris l’asile pour une start-up, les patients pour la marchandise et le cèdre pour le plafond de la vitrine, il aurait non seulement sélectionné exactement les mêmes patients, mais les aurait placés exactement de la même manière. Ainsi, à la lumière des lois petites-bourgeoises de l’économie d’entreprise, la gestion de l’institution semblait menée de main de maître et l’asile promis à un avenir radieux. Deux des femmes étaient venues en déambulateur. Elles se prélassaient sur le premier banc et il se dégageait d’elles une complicité bon enfant. La troisième, sensiblement plus décrépite, trônait tout à côté dans un fauteuil roulant, à la manière d’une gérontocrate caduque. On eût dit qu’elle regardait distraitement un film: sa tête, légèrement penchée, s’appuyait lourdement sur son poignet fléchi, étançonné par un avant-bras décharné et blanc. À l’autre bout un coude cagneux pesait sur une paire de coussins, précautionneusement empilés sur l’accoudoir. Sans doute les avait-on placés là pour tenter de prévenir le développement d’escarres dont les purulentes érubescences eussent juré avec la pâleur marbrée et diaphane de sa peau.

Les trois femmes formaient un petit groupe calme. Le banc central était vide. L’homme, seul à ne pas parler, s’était volontairement esseulé à l’ultime extrémité du troisième banc, scrutant nerveusement ses ongles comme si le besoin impérieux d’une manucure le pressait. De temps en temps, après s’être assuré d’une oeillade malveillante de ne pas être pris en flagrant délit, il se curait le nez et essuyait à son cadre de marche les croûtes scoriacées fraîchement sarclées.

Cependant, à aucun moment on ne pouvait surprendre le majestueux cèdre manifester le moindre intérêt pour l’apathique ballet humain qui se déroulait à son pied. Il se contentait de déployer ses lourdes branches, horizontales et noires, et de goûter lascivement au fruit liquide et enivrant de la photosynthèse, que lui envoyait dans un flux continu le sombre duvet de son feuillage.

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