Quelqu’un déclame :
Vous savez, moi, je n’ai jamais eu d’autre but que d’être docteur… J’aurais pu avoir des enfants. Mais je n’en ai jamais voulu, Je tiens trop à ma liberté… Et comment dire ? Je trouve ça carrément trop commun. Pourtant je les apprécie beaucoup, les enfants. Ne vous méprenez pas ! Pendant quelques années ils dégagent comme une effluve de paradis perdu.

Il réfléchit un instant.

Enfin.., quand ils ne sont pas en train de crier! J’en suis fermement convaincu: la plupart du temps ce que les gens font de mieux, ce sont leurs enfants. C’est ce qu’ils font de mieux de toute leur vie. Et c’est triste: ils ne le savent même pas. Mais ça ne les empêche pas d’en tirer de la fierté. Une fierté immense… et déplacée. Parce qu’au fond, ils n’y sont pour rien. Vous comprenez ? Strictement rien. J’en sais quelque chose! C’est la nature qui est à l’oeuvre, pas les parents. D’ailleurs les hommes font des enfants bien malgré eux… Contre leur gré, comme les animaux… Même dans nos sociétés dites civilisées… Tout le monde n’a pas été désiré, loin s’en faut. Ne vous faites pas d’illusions là-dessus.

Un temps.

Mais moi, je visais plus haut. Moi, je me suis imposé des exigences supérieures, voyez-vous? N’est pas homme le premier péquin venu: on n’est pas homme par nature. Ni par naissance. On peut le devenir par la volonté et par le travail. Par la dignité. Si l’on veut être homme, on doit s’illustrer par un acte humain. Pas par un acte animal. Par quelque chose dont seul l’homme est capable. L’art, par exemple… ou dans mon cas, une thèse de doctorat. Faire des enfants c’est un peu trop facile, vous ne trouvez pas ? Laisser faire la nature, ça ne suffit pas pour faire de vous un homme. Ne vous voilez pas la face !

Un temps. Avec plus de force :

Oui, c’est dur à entendre! Je peux comprendre que ça vous choque. Mais j’assume, quitte à vous blesser. Vous savez, je suis un rebelle… Mieux: un renégat. Et moi, je peux me le permettre: je n’ai plus rien à perdre. Vous pensez! Dans une société où l’on s’intéresse plus aux résultats sportifs qu’à la poésie…

Un temps. Il boit cul-sec, pose le verre, puis se place au milieu de la scène en face du public. Il hésite un instant, puis lève les yeux loin par-dessus les spectateurs et déclame :

Vous allez rire. Mais sachez que ce que je vais vous montrer est on ne peut plus sérieux. Depuis toujours, tout ce que je n’ai pas fait comme les autres a eu pour moi le goût délicieux de la vérité. La vérité avec un grand «y». C’est comme ça. Ne me demandez pas comment ça m’est venu… Je n’en sais rien. Ne pas faire comme les autres a toujours été mon guide le plus fiable. Et les exemples sont nombreux. Je viens de vous parler du fait de ne pas avoir d’enfants… En voici un autre. Regardez !

Il tire sur son pantalon, découvrant des chaussettes franchement dépareillées. Un temps. Il ironise, toujours les yeux au-delà du public.

Oui. Riez! Je conçois que ça puisse vous sembler comique. C’est tellement incongru, n’est-ce pas ? Un gars en costard avec des chaussettes dépareillées. Un bourgeois qui plus est… Ah ! oui, ça c’est rigolo. Incroyablement drôle…

Un temps. Il baisse les yeux dans le public et continue, sévère :

Quand je vous disais que je ne comprenais pas votre humour. Vous voyez maintenant? Mais laissez-moi vous dire: en riant vous étayez mon discours. Votre hilarité en dit long sur votre état de normalisation. Ce que vous voyez là, c’est un symbole… Une affirmation, un manifeste: non, moi je ne suis pas comme vous ! Ce que vous voyez là, c’est le refus quotidien de la banalité et de la moutonnerie… La matérialisation d’un état d’esprit libertaire – le mien – renouvelée consciencieusement tous tes matins.

Il lâche le pantalon.

Mais passons… J’ai l’impression que vous ne me prenez pas au sérieux. Et qu’importe après tout. Je vous l’ai dit, je n’attends rien de vous. Très tôt j‘ai commencé à ériger un système de valeurs rien que pour moi. Quelque chose de personnel. Quelque chose qui me convienne, vous comprenez ? Pas ce ramassis de lieux communs et de bons sentiments. Quelque chose d’un peu plus… distingué. Qui se démarque des autres. Et surtout de la masse. Parce qu’il faut bien le dire: le problème de notre temps, c’est la masse. La masse et son désir d’émancipation morbide. Et je vous le dis: c’est pas près de s’arranger avec tous ces brailleurs… Je vous parlais de BMW tout à l’heure… Un exemple édifiant! Mais c’est pire que ça. Tout d’un coup, les outils réservés aux élites sont devenus accessibles à tous. Tout d’un coup et sans aucun contrôle… Résultat : tout le monde s’y est mis et plus personne ne s’y retrouve. C’est dangereux, une masse qui s’émancipe. Faut pas croire. Ça fait des ravages… Regardez! Les oeuvres, par exemple… Les œuvres valables, universelles… On n’en voit plus… Elles sont noyées dans le bruit de fond.

Nerveusement, avec un rictus affreux:

Bzzzzz!

De nos jours où sont les Mozart, les Dostoïevsky ? Où sont les grands génies? Klee, Jackson, Dürenmatt ? Où sont les monstres aujourd’hui ? Les Brassens, les Darwin ?

Il reprend son souffle.

Et Nietzsche, il est où? Hein? Je vais vous le dire! Noyé dans de la merde. Ni plus, ni moins…

Un temps.

Excusez-moi! C ‘est pourtant vrai … La bave de la masse a submergé les plus hautes cimes. Comme une marée. Du joli panorama, il ne reste plus rien. C’est aussi simple que ça! Les maîtres, s’ils existent encore, on ne les voit plus… On ne peut plus les voir, vous comprenez ? Et je ne parle même pas du fait que faute d’être économiquement viables, leurs oeuvres ne seraient même pas diffusées… Le client est roi. Et quand le client c’est la masse… Pas besoin de vous faire un dessin. On n’y comprend plus rien. On ne
sait même plus qui fait quoi. Tout le monde peut éditer un livre. N’importe qui peut faire un disque et se proclamer créateur. Tous artistes, tous penseurs. C’est ça le progrès ? C’est à ça que mène l’égalité? C’est ça que vous vouliez?

Un temps.

Tenez ! Les media par exemple. On vous serine avec des…

Des deux mains il mime les guillemets.

soi-disant stars, tellement que leur nom finit par vous être familier. Jusque-là, c’est pas nouveau. Vous connaissez leurs visages, leurs frasques et leurs déboires judiciaires. Vous savez avec qui ils forniquent et quel est leur signe astrologique… Jusque-là, avec un peu de condescendance, je pouvais encore tolérer… Mais là où rien ne va plus c’est quand vous vous demandez dans quelle discipline ces…

Il mime à nouveau les guillemets.

vedettes ont bien pu s’illustrer et que vous vous rendez compte que vous n’en savez rien… Pas la moindre idée! Bzzzzz. C’est pas du bruit de fond ça? Bzzzzz. Le bruit du fond du fond ! Il secoue la tête en soupirant.
Un bruit assourdissant. Et pas de boules Quiès contre ça ? Bzzzzz. Le bruit du fond du fond

Il secoue la tête en soupirant.

Un bruit assourdissant. Et pas de boules Quiès contre ça !

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