La sève du temps p.38

“Il avait vingt ans. Comme c’était bon d’avoir vingt ans lorsqu’on avait fini par en avoir trente-deux, lorsqu’on en avait eu auparavant vingt-cinq et trente, et puis un jour, par un splendide après-midi de septembre ou d’octobre, lorsqu’on avait eu trente-deux ans, jour pour jour. Il avait vingt ans et il était ivre, ivre d’amour, de fureur toute printanière, sans accroc, sans fausse note. Ca faisait longtemps que Fabrice n’avait plus eu vingt ans. La dernière fois, cela remontait à un soir d’août d’une année perdue où il s’était glissé comme malgré lui dans l’eau tiède d’une piscine couverte de roses, dans le jardin d’une amie qui ne s’appelait pas encore Laurraine, mais qui lui ressemblait étrangement. Ils avaient barboté dans cette vasque odorante jusqu’au milieu de la nuit, parmi les reflets de lune et les pétales épars. C’était la dernière fois que Fabrice avait eu vingt ans. Il se rappelait cette nuit comme un grand lit d’ondes vaporeuses et il y dérivait encore, aux confins d’un âge éternel.
Vingt ans, cela compte, dans un vie.
(…)
Vingt ans qui coulent comme des larmes sur un visage cher, vingt ans qui caracolent au milieu des plaines verdoyantes et des campagnes perdues, vingt ans qui dérivent dans l’espace et qui un beau jour se retrouveront en orbite autour du soleil, vingt ans qui roucoulent sous la fenêtre d’une inconnue aux longues tresses (rubans), vingt ans qui ruent, vingt ans qui sonnent, vingt ans qui palpitent comme un amoncellement de coeurs dans un fossé, vingt ans comme des yeux de Laurraine un après-midi d’automne devant une assiette remplie de frites bien grasses et de côtelettes d’agneau, vingt ans comme ces mêmes yeux sur un trottoir filant vers leur destin…”

Pas du tout Venise

IMG_20140807_183111

“On n’écrit jamais seul, ni de son seul élan.

La phrase qu’on tresse précède de loin la main, elle monte du ventre, du coeur, de la mémoire, franchit l’épaule, dépasse le coude, descend jusqu’au poignet, passe par les doigts qui la recousent, l’apprêtent, avant d’être confiée plus loin à d’autres coeurs, d’autres yeux et poignets, d’autres mains.
On tisse des phrases comme des dessins ou des dentelles sur un vêtement inachevé, on aligne des mots comme on enfile, l’une après l’autre, les perles du collier. On écrit, coud et recoud, cisèle, on confectionne une parure, un bijou, pour un visage, un corps, des jambes, un dos, des épaules et une nuque que l’on ne voit même pas. Une maille, une pierre précieuse, une autre, encore une autre, avant le passage du témoin. On écrit, on emprunte quelque chose pour le transmettre à quelqu’un, quelque part.

Ecrire, poser des mots, des planches, tendre une passerelle de bois d’une rive à l’autre du précipice, allumer des lampions, des lanternes, des appels silencieux, colorés, des signes de la main d’un versant à l’autre des brumes. traverser le rideau de brouillard à tâtons sur les lattes, prenant pour seul appui quelques simples images suspendues sur le vide, rejoindre l’autre rivage.
Ecrire, chercher l’image manquante, l’ultime, la toute première, tenter de terminer ainsi la mosaïque, de retrouver la scène fuyante qui nous a enfantés.

On n’écrit jamais seul, ni de son seul élan.
Comme une force souterraine, un flux sauvage, un souffle volcanique, un vent, une avalanche de vagues, une énergie venue de très très loin, d’ailleurs et d’autrefois, anime la main, les doigts, les fait frétiller, les agite. Le poignet bouge, ondule, pivote comme un moulinet à prières et de ce carrousel sans frein rejaillissent sur la page des traînées, des sillons, des éclairs, des creux et des reliefs d’une seule couleur, marine. Le sens des vaguelettes tantôt dilaté s’enfle, tantôt fragmenté s’éparpille et s’échappe, comme un visage à rassembler, recoudre, un puzzle à reconstruire, un feu à ranimer en soufflant sur les braises, sur les cendres encore tièdes d’un foyer presque éteint.”