Pas du tout Venise

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“On n’écrit jamais seul, ni de son seul élan.

La phrase qu’on tresse précède de loin la main, elle monte du ventre, du coeur, de la mémoire, franchit l’épaule, dépasse le coude, descend jusqu’au poignet, passe par les doigts qui la recousent, l’apprêtent, avant d’être confiée plus loin à d’autres coeurs, d’autres yeux et poignets, d’autres mains.
On tisse des phrases comme des dessins ou des dentelles sur un vêtement inachevé, on aligne des mots comme on enfile, l’une après l’autre, les perles du collier. On écrit, coud et recoud, cisèle, on confectionne une parure, un bijou, pour un visage, un corps, des jambes, un dos, des épaules et une nuque que l’on ne voit même pas. Une maille, une pierre précieuse, une autre, encore une autre, avant le passage du témoin. On écrit, on emprunte quelque chose pour le transmettre à quelqu’un, quelque part.

Ecrire, poser des mots, des planches, tendre une passerelle de bois d’une rive à l’autre du précipice, allumer des lampions, des lanternes, des appels silencieux, colorés, des signes de la main d’un versant à l’autre des brumes. traverser le rideau de brouillard à tâtons sur les lattes, prenant pour seul appui quelques simples images suspendues sur le vide, rejoindre l’autre rivage.
Ecrire, chercher l’image manquante, l’ultime, la toute première, tenter de terminer ainsi la mosaïque, de retrouver la scène fuyante qui nous a enfantés.

On n’écrit jamais seul, ni de son seul élan.
Comme une force souterraine, un flux sauvage, un souffle volcanique, un vent, une avalanche de vagues, une énergie venue de très très loin, d’ailleurs et d’autrefois, anime la main, les doigts, les fait frétiller, les agite. Le poignet bouge, ondule, pivote comme un moulinet à prières et de ce carrousel sans frein rejaillissent sur la page des traînées, des sillons, des éclairs, des creux et des reliefs d’une seule couleur, marine. Le sens des vaguelettes tantôt dilaté s’enfle, tantôt fragmenté s’éparpille et s’échappe, comme un visage à rassembler, recoudre, un puzzle à reconstruire, un feu à ranimer en soufflant sur les braises, sur les cendres encore tièdes d’un foyer presque éteint.”

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